Maïwenn

Maïwenn Le Besco, dite Maïwenn, actrice et réalisatrice (« Le Cinquième Elément », « Polisse », « Pardonnez-moi »), a sorti en salle son nouveau film, « ADN », en octobre 2020 alors que la France était soumise à un nouveau couvre-feu. Nous la rencontrons sur Zoom pour évoquer des questions de création, mais également d’évolution du cinéma et de sa perception.

Portrait généré par une IA sous le contrôle de Sara De Brito Faustino
Portrait généré par une IA sous le contrôle de Sara De Brito Faustino
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Propos recueillis par Alexandre Brulé, Matias Carlier, Avril Lehmann
Bachelor Cinéma

OflineComment se sont passées la post-production et la diffusion de votre film « ADN » ?

MaïwennJ’avais fait la post-production avant le confinement, il me manquait une semaine de travail, mais ce n’est pas grand-chose. C’est surtout la sortie du film qui a été bousculée.

OfflineÇa vous inquiète pour le prochain film ?

MaïwennNon, je n’y pense pas trop. Si je fais un film, ça dure trois ans, il peut se passer plein de choses… J’essaie d’être au présent.

OfflineAvez-vous l’impression que la crise a fermé des portes qui s’étaient ouvertes ?

MaïwennLe film [ADN] est resté en salle deux jours, ça a très bien marché comme pour les films sortis avant le mien. Donc malgré le nombre de plateformes, des solutions d’abonnement en ligne, etc., les gens adorent voir des films en salle.

OfflineQue pensez-vous des plateformes de streaming face aux salles qui se vident ?

MaïwennJe trouve ça génial les plateformes, je suis une grande consommatrice de films. Peu importe où je suis dans le monde, je peux regarder des films, c’est extraordinaire ! Il faut vivre avec son temps, ne pas être des dinosaures. Je suis pour faire des films au téléphone ; un artiste s’adapte avec ce qu’il peut faire.

OfflineÇa fera quoi de voir des films de 2020 dans vingt ans ?

MaïwennA part les masques… je ne sais pas. A chaque fois que je vois des réalisateurs et que je leur demande alors, tu vas écrire un film dans lequel on a tous le masque, on met du gel et on ne s’embrasse pas ? Tous me répondent ah non, non ! Personne ne veut l’introduire dans les films, surtout parce que c’est très moche. J’ai dû jouer quatre jours à Lausanne dans le film de Larrieu avec un masque. C’est contraignant et, en même temps, si le film se passe en 2020, eh bien en 2020, on avait des masques !

OfflineQuel est votre point de départ pour démarrer un projet ?

MaïwennC’est très aléatoire, comme une histoire d’amour, pas une ne se ressemble. Ça peut être un coup de foudre, un coup de cœur, comme pour Polisse, où j’avais vu un documentaire. Parfois ce sont des sujets qui me hantent depuis cinq ans, dix ans. Je marche à l’obsession, au coup de cœur.

OfflinePensez-vous qu’un film peut avoir un effet sur la société ?

MaïwennSi les films ne nous restent pas, c’est qu’ils n’avaient pas assez d’impact. Certains films me restent, mais je suis davantage tourmentée par les livres que les films.

Faire des films, ça m’apporte beaucoup moins qu’au début. La faute au cinéma, la faute à la vie…

OfflineÇa vous apporte quoi de faire des films ?

MaïwennÇa m’apporte… beaucoup moins qu’au début. La faute au cinéma, la faute à la vie… La vie nous boxe, on accuse ce qui nous arrive et ce qui arrive dans la vie, et forcément plus les années passent, plus j’ai l’impression de ne pas être suffisamment forte pour me lever le matin, pour travailler avec une équipe. Puis je trouve qu’il faut avoir des sujets en accord avec ce qu’il se passe. Je ne critique pas du tout les gens qui font des films divertissants, on en a tous besoin. Je sais que plein de gens n’ont pas envie d’aller au cinéma pour avoir l’impression que c’est la continuité de leur vie. Ils veulent aller au cinéma pour manger des chips et rigoler. Mais en tant que personne et dans le rapport à mon travail, je n’ai pas envie de faire mon métier comme ça. J’ai envie de sentir que ça fait un pont entre ce que je perçois de la vie, les événements qui s’y passent et se passent dans la mienne. Je pense qu’on peut divertir, faire rire avec des sujets qui sont aussi sérieux.

OfflineAvez-vous le sentiment de perdre cette passion ? Ça nous arrive parfois en tant qu’étudiant ; comment garder ce plaisir ?

MaïwennLe plaisir pour moi se situe au moment où on sent qu’on n’a pas baissé les bras. Je ne connais quasiment pas de moment d’écriture où je me dis c’est génial ce que j’ai écrit, ou que là j’ai été touchée par la grâce, c’est génial du premier coup. Ça ne m’est jamais arrivé. Mais au montage, quand j’ai l’impression que, grâce au talent de ma monteuse et aux astuces que j’ai trouvées pour couper un acteur qui était mauvais, quand tout d’un coup je me dis que ça y est la scène est sauvée, elle n’est pas si mal, c’est là que le plaisir arrive. Franchement, c’est un métier très difficile. Je ne peux même pas vous rassurer en vous disant que, au fond de moi, j’ai l’impression que ça en vaut la peine. Je suis tout le temps déprimée. J’appelle parfois mes amis en leur disant c’est mort, le film ne sortira pas. Je préfère vendre mon appart, ma caisse et ouvrir un bar à chicha à Belleville.

OfflineComment faire alors ?

MaïwennLe secret, c’est de s’entourer de gens intelligents et d’écouter toujours les mêmes personnes. Parce qu’à chaque version de montage, j’ai des avis pour et contre. L’un va dire coupe la scène dans le bus dans Polisse, et un autre ah non, si tu coupes cette scène, franchement ton film n’est plus le même. Surtout, je vous conseille de rester entourés de personnes qui savent vous expliquer pourquoi telle ou telle scène marche ou pas. Mon producteur, je l’aime beaucoup, mais je ne peux pas compter sur lui pour argumenter quand il n’aime pas une scène. En revanche, ma monteuse me dira voilà, pour moi, tu dis dans cette scène quelque chose que t’as déjà dit dans la scène du début, et comme tu le dis mieux dans la scène du début, cette scène-là est inutile. C’est important les arguments !

OfflinePour l’écriture, c’est pareil ?

MaïwennJe vous conseille d’écrire à deux, au moins. J’écris toujours une première version seule. Parce que c’est mon univers. Je me dis que je dois toujours faire l’effort de donner envie à quelqu’un avec une base. Même si la base ne ressemble à rien, que c’est une espèce de bouillie, qu’elle fait cinq ou vingt pages. Il ne faut pas se formater à ce stade. Mon premier film faisait vingt pages et quand j’ai dit ça à mon producteur, il m’a répondu haha, un scénario, ça ne fait pas vingt pages ! Eh bien si, un scénario ça peut faire vingt pages. Il ne faut pas se laisser impressionner par des gens qui ont un CV plus riche que le vôtre. N’ayez pas peur d’assumer votre vision du cinéma, de votre écriture. C’est très difficile d’être fidèle à son instinct, et c’est pourtant le plus important. Plus important que tout, que la culture, que la cinéphilie…

OfflineQuel est le dernier film que vous avez vu, qui vous a inspirée ?

MaïwennEditeur, un documentaire sur UniversCiné, consacré aux éditions P.O.L. Il évite toutes les narrations classiques et demande à des auteurs de parler à la caméra comme s’ils pensaient à voix haute ; j’ai trouvé ça très culoté, personnel, ça m’a vraiment plu. Une fiction aussi m’a beaucoup plu : La Communion, de Jan Komasa.

Dans un documentaire, on est au service de, on doit se faire tout petit. Je n’aime pas du tout.

OfflinePourquoi avoir choisi la fiction plutôt que le documentaire ?

MaïwennJe n’ai pas envie de faire du documentaire parce que ça veut dire attendre toute la journée qu’il se passe quelque chose. Je n’ai pas le caractère pour ça. J’aime fabriquer des histoires, mettre du lyrisme dans les films. Rencontrer des acteurs, les diriger, les amener à une émotion. Dans un documentaire, on est au service de, on doit se faire tout petit. Je n’aime pas du tout.

OfflinePensez-vous que la surconsommation de films sur les plateformes soit un problème ? N’est-ce pas plus intéressant de voir moins de films mais mieux ?

MaïwennNon, c’est l’intérêt des plateformes ! Je trouve que c’est le travail du réalisateur de savoir capter mon attention dans les quinze premières minutes. Pareil pour un livre, si je n’ai pas accroché au bout de 60 pages, j’arrête. Je n’ai pas le temps.

OfflineLes séries vous intéressent-elles ?

MaïwennJ’ai vu très peu de séries. Un jour, j’en ai fait la liste et j’en avais retenu dix, depuis quinze ans. Maintenant, je ne veux plus en voir. Ça prend trop de temps et on n’en garde rien. Pendant le confinement, j’ai regardé Big Little Lies, j’étais complètement accro. Mais si vous me demandez une scène, je suis presque incapable de vous en donner une tellement ça a fait pschitt. Les séries ont une force que les films au cinéma n’ont pas : elles vous mettent en état de manque. Tiens, un été – j’adore rester à Paris au mois d’août, c’est vide et c’est très beau – je reste chez moi et je regarde des films. Je ne voulais voir que des chefs-d’œuvre, des films dont les gens parlent et que je n’avais pas vus. J’en regarde un – je vous dirai le titre après – et je me dis mais ce n’est pas possible, c’est quoi ce film de dingo ? Ce film me hante, trois ans après j’y pense tout le temps. Autrement dit, certains films agissent à retardement. Le film en question est Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles, de Chantal Akerman, qui est considéré comme le premier film féministe.

OfflineQuels sont vos projets d’avenir ? Continuer dans la réalisation ou rester actrice ?

MaïwennNormalement, je fais un film l’année prochaine qui se passe au xviiie siècle et que j’ai écrit pendant quatre ans. Je suis passée par des étapes où j’avais envie de crever tellement c’était dur. Mais, aujourd’hui, je suis très fière du scénario. Et c’est quand je pense au scénario que je prends plaisir, quand je me souviens des moments où j’écrivais avec quinze bouquins autour de moi, où je lisais des trucs contradictoires, en français ancien. Moi qui ai arrêté l’école en 5e, je ne pensais pas réussir à écrire quelque chose sur cette époque-là. Le plaisir réside dans le fait de faire des choses dont on se sent incapable.

OfflineVous vous imaginez faire du cinéma toute votre vie ou vous auriez envie de quelque chose d’autre ?

MaïwennJe sens que ça ne va pas tarder à s’arrêter. Je me mets à adorer étudier. Ce n’est pas un travail, il va falloir que je m’organise pour étudier, mais je n’ai pas pu étudier étant jeune, j’avais l’impression que les études ne servaient à rien et je me rends compte maintenant à quel point ça élève l’esprit. Mais bon, j’ai encore au moins un ou deux films à faire. Celui de l’année prochaine, et j’aimerais bien aussi faire un film de guerre, j’adore ça. Et aussi un film de braqueurs, c’est tout bête mais j’adore ça aussi. Ça en fait déjà trois.

OfflineVous lisez donc beaucoup de livres ?

MaïwennLes bons livres, ça aide énormément le réalisateur. Parce qu’à la lecture d’un bon livre, c’est notre univers qui se cale sur le texte. Alors que dans un bon film, ça reste l’univers du réalisateur, avec ses acteurs, sa musique, ses images… Quand je lis un livre, j’ai l’impression d’avoir fait un film dans ma tête. C’est ce qu’il y a de plus enrichissant pour un réalisateur : réfléchir à travers la lecture. C’est dans ces moments-là qu’on se confronte à nos images, à ce qu’on a envie de dire, de ne pas dire, à quel moment on pousse le spectateur ou le lecteur. Si vous lui donnez un feu d’artifice d’émotions, il n’a plus rien à faire et reste dans son fauteuil. Il n’a plus besoin de réfléchir.